Accueil Non classé Sweet disaster

Sweet disaster

0
0
44

Que reste-t-il à ajouter? C’est une histoire de presque quinze ans, avec des épisodes qui ont rarement duré plus de quelques heures, et des blancs, tellement de blanc qu’il y a plus de vide que de substance, qui s’agrège autour du solide de la vie courante, comme un no man’s land, un sas de décompression.

Il n’y a pas de sens à cette histoire, elle ne va nulle part, elle n’a pas vraiment de début, il n’y a pas d’étapes, c’est un  ensemble diffus, des images diffractées comme à travers des gouttelettes d’eau, des prismes un peu trompeurs sûrement. Ce n’est même pas une histoire, de fait, juste un collage sans suite de moments et d’impression. Comme une toile pointilliste; un mouvement capté du coin de l’oeil, qu’on ne saisit jamais quand on regarde en face.

Et puis au devant de la scène, il y a la vie ordinaire, presque parfaite, lisse et sans aspérités; l’image Photostock, avec le mari qui passe la tondeuse sur la pelouse derrière la maison et qui offre des fleurs pour les anniversaires. J’ai toujours suivi les chemins tracés; j’ai suivi les parcours sans heurts — scolarité modèle, études supérieures, bon travail. Dans cette vie il n’y avait pas d’extra, en dehors des études et du travail, il n’y avait pas de passion. Je n’ai pas fumé des cigarettes en cachette avec mes amies, dansé ivre dans des boîtes de nuit, embrassé des inconnus, fait l’amour dans les champs en été. Je n’ai pas vécu très fort, j’ai vécu l’existence tranquille et silencieuse des timides rêveurs; par procuration, j’ai rêvé au grand amour, à l’aventure dans des romans, j’ai pleuré sur des morts fictives, j’ai été abandonnée par des héros de papier.

J’ai rencontré un amour calme et solide, un homme attentionné, aux yeux azurs. J’ai posé mes valises avec lui sans douter, parce que c’était l’évidence, parce qu’il n’y avait pas de risques, parce que je me sentais en sécurité. Une vie idéale, nette comme un jardin bien organisé. Sans zone d’ombre.

Sauf l’ombre de mon fantôme aux yeux verts, l’empreinte à peine discernable d’une profondeur cachée sous la carte postale. J’ai longuement réfléchi, cherché des réponses. Je devrais sans doute me sentir coupable de vivre ma vie bien réglée avec un conjoint aimant et aimé, et de l’oublier parfois quelques heures pour retrouver mon fantôme — qu’est-il au juste, d’ailleurs? On ne peut pas parler d’un amant, ce serait tellement prosaïque, tellement loin du compte. Est-on amants quand on se croise en pointillés, au bout d’un an, ou de deux? Bien sûr nous avons fait l’amour parfois : la vérité froide, brute, c’est donc que je suis une femme infidèle, que je commets l’adultère. Ces mots me semblent violents pourtant. Il y a dans mon esprit un aiguillage pour deux destinations différentes, si bien que je n’ai jamais ressenti de culpabilité — moi qui ai toujours respecté religieusement les commandements sociaux, qui n’ai jamais doublé personne dans une file d’attente ni commis la moindre infraction routière. Je vis en double, pourtant — cette personne bien sous tous rapports, carrière brillante et couple harmonieux, et cette autre, qui parfois s’éclipse et se donne.

Cette autre moi, curieusement, m’a aidée à me construire, ou à me reconstruire. J’avais reçu en héritage du Parasite un dégoût de moi même, j’en étais sortie honteuse et rabaissée. Même la patience de l’homme aux yeux d’azur qui partage ma vie n’avait pas suffi à me reconstruire pleinement. Il manquait une flamme, un feu follet allumé par le fantôme aux yeux verts: un embrasement de l’être que je n’avais jamais connu, une acceptation entière de mon être dans toutes ses facettes, et dans son corps. Comme si apprendre le désir passait par s’apprendre soi même: étrangement, le fantôme a donné à mon couple un nouvel élan en me donnant confiance. J’ai repris la main sur mon corps et abandonné mes pudeurs de jeune fille. J’ai pris du corps, littéralement — plus de profondeur, plus de substance: j’ai eu l’impression de devenir un peu plus vivante. J’avais perdu de temps à m’interdire tellement de choses; ç’a été comme un déclic.

Il n’y a personne autour de moi à qui je puisse parler de cette histoire. C’est difficile, j’aurais besoin  parfois de faire le point, mais d’autres pourraient-ils comprendre, sans accuser, sans juger ou me recommander de faire un choix entre ces deux hommes de ma vie? Car il faut bien se rendre à l’évidence, je ne peux pas mettre un terme à aucune de ces deux histoires. En anglais on dit: two faces of the same coin, les deux faces de la même pièce, alors c’est peut-être un peu ça. Mon côté pile et mon côté face, la légère zone d’ombre derrière moi, l’espace loin des lumières dans lequel je dois me cacher. J’ai deux amours, et de la place pour les deux, deux amours différents et singuliers, incompatibles et pourtant complémentaires.

Je me demande parfois ce que pense mon fantôme — il s’appelle C., disons-le pour simplifier — de tout cela. Parfois, il me fait part de bribes: je sais être importante pour lui, je sais qu’il n’arrive pas plus à m’oublier que moi à tirer un trait sur lui, je sais qu’il lui manque aussi, dans sa vie, cette part de relief que nous trouvons ensemble. Je sais qu’il ne s’agit pas d’un bête histoire de sexe, mais est-ce une histoire d’amour, je n’en sais rien. Je ne lui ai jamais dit vraiment dit, en ces termes, que je l’aimais, et l’avais toujours aimé — c’est vrai que posé en mot, ça paraît dérisoire, complètement hors de propos, ou déplacé, mais quel autre mot? Peut-être pense-t-il comme moi, ou peut-être pas. Peut-être, si l’on croit au destin, nous retrouverons-nous plus tard, ou dans une autre vie, peu importe.

 

 

 

 

  • Larguer les amarres

    Il vient un moment où je vais devoir me détacher de toute cette histoire, de lui surtout. …
  • Le retour du retour du retour

    Il y a eu la fois où je l’ai vu en pensant que c’était la dernière, et puis ce…
  • Les parenthèses

    Lui aussi s’est marié; lui aussi vit une vie de catalogue, avec le chat, les meubles…
Charger d'autres articles liés
  • Larguer les amarres

    Il vient un moment où je vais devoir me détacher de toute cette histoire, de lui surtout. …
  • Le retour du retour du retour

    Il y a eu la fois où je l’ai vu en pensant que c’était la dernière, et puis ce…
  • Les parenthèses

    Lui aussi s’est marié; lui aussi vit une vie de catalogue, avec le chat, les meubles…
Charger d'autres écrits par thelightinyoureyes
  • Larguer les amarres

    Il vient un moment où je vais devoir me détacher de toute cette histoire, de lui surtout. …
  • Le retour du retour du retour

    Il y a eu la fois où je l’ai vu en pensant que c’était la dernière, et puis ce…
  • Les parenthèses

    Lui aussi s’est marié; lui aussi vit une vie de catalogue, avec le chat, les meubles…
Charger d'autres écrits dans Non classé

Laisser un commentaire

Consulter aussi

I’ll see you on the other side

Et puis le temps a filé, tout s’accélérait, il n’y avait plus le temps. En fra…